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« L’observation consiste donc à collecter des impressions du monde environnant à travers toutes les facultés humaines pertinentes. (…) Le chercheur doit assister et participer au phénomène qu’il étudie, à l’interaction à laquelle il s’intéresse au moment où celui ou celle-ci se déroule » (2006 : 74).
De ce point de vue, que peut bien apprendre la méthodologie en Science politique, d’un ajustement du statut du chercheur au terrain et au temps d’enquête qui sont les siens ? (Holstein, Gubrium, 2004 : 297-311) Compte tenu de cette interrogation, nous souhaitons, à partir d’une recherche qualitative comparative, établir le rapport coût-avantage de l’emploi de deux méthodes différentes (observation participante / immersion totale), de deux présentations de soi bien distinctes (chercheur / sympathisant du FN). Il s’agit donc d’une tentative de combler quelques silences méthodologiques, en revenant notamment sur des concepts dont le contenu mérite quelques éclaircissements : « observation participante », « immersion », « infiltration ». Pour ce faire, nous nous sommes concentrés sur ce que Gillian Symon nomme « les coulisses méthodologiques » (2004 : 98-113). Il s’ensuit que c’est sur la promiscuité avec les enquêtés, qui est une ressource hybride et nous obligea à alterner parfois départs et retours dans les équipes de campagne respectives, que nous insisterons en premier lieu ( I ).
Ainsi, nous avons d’abord pris pour terrain la fédération Nord Flandre de juin 2006 à début novembre 2007, des prémices des présidentielles, en passant par les législatives, jusqu’à la présentation du bilan des édiles locaux. Toutefois, dès le mois de juin 2007, nous avons progressivement accordé une attention accrue aux néo-partisans1 soutenant Marine Le Pen et Steeve Briois, dans la 14e circonscription du Pas-de-Calais, et en particulier dans la ville d’Hénin-Beaumont. Ce qui nous a amené à débuter, la première semaine de décembre 2007, notre exploration de la diversité des acteurs du Quartier Général (QG) de campagne de la liste « Hénin-Beaumont pour Vous ». Nous avons fixé le terme de ce second terrain à la veille du début de la campagne officielle. Notre nouveau statut, spécifiquement endossé pour l’élection municipale à Hénin-Beaumont, a induit que nous nous impliquions plus dans les activités centrales du groupe et du milieu observé, en assumant des responsabilités qui font progresser le groupe, mais sans nous engager dans ses valeurs et ses buts (Alain Obadia parle de l’ethnographie comme d’un dialogue, 2003).
L’idée était de glisser, sur une période de quelques semaines, de la Flandre au Pas-de-Calais, du statut d’observateur participant et extérieur au groupe, à celui de membre actif du noyau central et intégré à ce titre à la cellule de réflexion sur le projet municipal et de planification des actions militantes (Strauss, Corbin, Soulet, 2004). Cette démarche offrait l’opportunité au chercheur de se situer entre prendre parti et être pris à partie. Or, la nécessité de réagir, en flux tendu, face à l’aléatoire ( II ) attribuait justement à cette adaptation un caractère des plus problématiques.
Partir, revenir : la promiscuité est une ressource hybride
Dans le département du Nord, le flottement dû à l’attente fébrile « des ordres envoyés de Paris », du matériel de campagne émis également par le Paquebot, le caractère velléitaire de la campagne présidentielle en Flandre, la déresponsabilisation des élus et représentants locaux du FN, la priorité accordée aux adhésions…tout cet ensemble de conditions a fait que nos interlocuteurs disposaient d’autant plus de temps pour réfléchir à l’éventuelle « utilisation » qu’ils projetaient faire de nous, à ce que nous apportions réellement au groupe, relever nos défauts, nos habitudes, et les « tics » de langage ou de comportement qui pourraient nous échapper.
La méfiance était donc plutôt de rigueur, et les liens noués avec nous relativement intenses mais précaires pour la plupart des néo-frontistes de la Flandre, étant donné qu’en dernier ressort, comme nos contacts nous l’ont indiqué à plusieurs reprises, ce serait toujours l’appartenance et la proximité avec le FN qui prévaudraient sur notre assistance, notre loyauté et notre présence à leurs côtés.
Nous avons donc souhaité nous affranchir de cette contrainte en méditant sur l’expérience éprouvée, il y a plus de 20 ans, par Anne Tristan.
« J’ai donc tout quitté, (…) pour vivre au milieu d’eux, dans les mêmes conditions qu’eux. (…) J’ai changé ma vie pour vivre la leur » ; « J’ai adopté leur visage pour tout vivre, y compris l’hostilité des autres, de ceux qui pointent un doigt accusateur vers eux » (Tristan, 1987, p. 12 et 14).
Il s’en suit que nous avons combiné les deux approches en leur dévouant deux espaces géographiques distincts et dont les risques d’interactions - évalués avec une infinie prudence - sont pour ainsi dire nuls (Emerson, 2004, p. 457-472). En effet, nous avons rapidement mesuré (dès novembre 2006, à la traditionnelle fête des « Bleu Blanc Rouge ») les faibles risques d’être dénoncés par un membre de la Fédération Nord-Flandre (au Bourget, les 2 fédérations tenaient leur stand en situation de vis-à-vis mais en s’ignorant). Nous avons misé sur le manque, voire l’absence de communication entre nos deux équipes d’accueil, et dans certains cas les inimitiés profondes, pour en retirer un bénéfice substantiel sur le plan de nos avancées et de notre méthodologie. En fait, s’il s’agit d’accéder au cénacle, relativement fermé, du groupe dirigeant local, le rapport comparatif coûts-avantages des 2 méthodes tend vers le chiffre 1, le signe « égal ».
A cette adresse, si nous avons été rapidement amenés à nous trouver aux côtés, dans la même pièce, à la même table, que Marine Le Pen, surprenant les discussions d’ordre privé, approchant la psychologie élémentaire du personnage public par une entrée dérobée, il nous aura fallu attendre le 14 avril 2007, soit environ neuf mois, pour atteindre un premier palier décisif dans la confiance placée en nous par les dirigeants de la Fédération Nord-Flandre (à l’occasion d’un incident de campagne, par notre confrontation à deux membres du Scalp - Section Carrément Anti-Le Pen - sur le marché de Lomme, où les néo-frontistes prirent pleinement conscience que nous n’exprimions aucune crainte à nous afficher en leur compagnie à une semaine du premier tour d’une élection présidentielle) ; puis un second palier a été franchi, à l’occasion des législatives où les « troupes militantes » avaient déserté, resserrant d’autant la taille du noyau actif dont nous étions alors un membre à part entière à la mi-mai 2007, avec quatre, puis trois, et enfin seulement deux néo-frontistes ; pour terminer, accédant à un troisième palier, c’est à la mi-septembre que nous avons pu participer, à notre grand étonnement, aux toutes premières réunions d’un club de réflexion très officieux ayant pour visée de donner une assise théorique, une vue d’ensemble, un projet, au tournant identitaire du groupe local.
Ce qui signifie, en définitive, que l’on peut atteindre un résultat sensiblement équivalent à condition de s’investir nettement plus longtemps, plus intensivement en tant que chercheur, observateur extérieur au groupe, que lors de notre immersion en tant que sympathisant du parti. Autrement dit, il nous aura fallu pratiquement un an en Nord-Flandre contre une semaine au plus à Hénin-Beaumont, pour parvenir à la même situation de confiance qui nous autorisait à capter des moments de vie privée des leaders du groupe comme de ses membres.
Plus encore, comprendre la psychologie des leaders locaux demande un certain suivi, des approfondissements, de surcroît sur le long terme, et en s’attachant notamment aux signes de cohérence, de régularité. Plus précisément, la différence de présentation de soi, entre des responsables comme Luc Pécharman, 36 ans, né dans le Tarn-et-Garonne, au FN depuis 1992, et Steeve Briois, 36 ans également, né à Seclin dans le Nord, entré dans ce parti en 1988, ne peut être finement saisie que par une acceptation et une incursion dans le premier cercle, le cercle intime, celui des « happy few » des structures territoriales frontistes. Nous ne donnerons qu’un exemple, parmi d’autres, d’initiative en Nord-Flandre, qui met en lumière l’intérêt de notre première approche quand il s’agit d’appréhender les aspects psychologiques et culturelles d’une adhésion idéologique.
En effet, pour attribuer un caractère plus formel et solennel au travail militant, à partir du 18 septembre 2007, des réunions avaient lieu à la « permanence » du FN, tous les mardis soirs, dans le cadre d’un Cercle de réflexion, le premier pour cette fédération du Nord, dont le triptyque est Civilisation Résistance Identité. Nous avons assisté, tout en pouvant donner notre avis, aux discussions relatives au nom à donner au « Cercle ». L’appellation « 6 février » ne fut pas retenue bien qu’elle plût – après explications – à la majorité des fondateurs et collaborateurs de ce qui allait devenir « le CRI ». Cette date permettait en effet de recouper deux références : 1934 et le coup de force des ligues fascistes et d’extrême droite contre le Parlement français ; 1945 et l’exécution de l’écrivain Robert Brasillach, coupable de « crime d’intelligence avec l’ennemi », et dont une partie minime des « frontistes » du Nord entretiennent la ferveur du culte. En revanche, la date du « 21 avril », que nous avons proposée, fut froidement proscrite des débats car c’était envisager un spectre beaucoup trop vaste de couches à séduire. Toutefois, comme le fit remarquer un des cadres du parti, visiblement gêné : « le 6 février [1919], c’est aussi, hélas, la date de naissance de la République de Weimar ».
Nous avons participé aux réunions et travaux de ce « club » dont l’objet était de penser à une meilleure rentabilité des investissements militants, qu’ils soient humains, matériels ou financiers, et de rechercher comment atteindre une plus grande attractivité du FN septentrional à la suite de 2 revers électoraux. Mais la faible affluence aux « permanences » de rentrée, ainsi qu’à la séance matricielle de cet appendice du FN-Flandre, comme à celles qui ont suivi du 25 septembre au 20 novembre, n’augurait en rien de la réussite de cette initiative autant que nous puissions en juger à l’époque. D’ailleurs, la meilleure preuve en est qu’à la 4ème réunion du CRI, on ne retrouvait qu’un responsable et trois primo partisans, alors que le travail de réflexion devenait plus exigeant et les tâches écrites à accomplir plus copieuses. Au bout de dix séances et douze « permanences », le CRI ne s’incarnait toujours pas dans une réalité matérielle concrète. Pour le public, il demeurait néanmoins placé sous le sceau du silence ; une fois connu, sa filiation devrait rester occulte. Or, dès l’abord, le pari nous a semblé intenable : les réunions avaient lieu dans un local du FN, avec des élus du FN, des partisans du FN…et avec l’accord de la Fédération FN. On peut aller plus loin en se demandant si, tacitement, cette démarche au lieu de vouloir rassembler toutes les forces de la droite nationaliste, ne visait pas uniquement et plus simplement à rassembler…le Front national du Nord.
A un degré relativement égal, sur notre terrain d’Hénin-Beaumont, nous avons glané, en quelques semaines cette fois-ci, des informations concernant les tractations secrètes entre d’un côté les 3 premiers de la liste « Alliance Républicaine » (composée de PS dissidents du Maire, UMP en rupture de parti, et Modem) et Steeve Briois accompagné de Bruno Bilde de l’autre. La présence des militants n’étant pas désirée pour ce conciliabule, nous avons dû nous aussi nous éclipser au dernier moment, quand ces dirigeants s’étaient fixés rendez-vous au local de campagne du FN. Nous avons également assisté à la façon dont Marine Le Pen a imposé à France 3 Nord-Pas-de-Calais que le débat du 1er mars 2008, initialement prévu entre les têtes de liste masculines de l’UMP et de l’Alliance Républicaine, Marie-Noëlle Lienmann et Marine Le Pen, ne convie finalement uniquement que des femmes pour satisfaire à l’exigence exprimée par B. Bilde, le directeur de campagne du FN, d’un « duel de femmes » (à quatre en fait). La décision fut entérinée le jour même par la journaliste et animatrice de l’émission, après consultation et accord du rédacteur en Chef de la rédaction de France 3 région, responsable de l’émission. Les négociations n’ont duré que quelques heures, par intermittences. La journaliste, soulagée, confia à Marine Le Pen que la direction de France 3 ne souhaitait pas inviter Steeve Briois et que de toutes les façons la fille du leader frontiste serait un meilleur facteur d’audience que la tête de liste FN à Hénin-Beaumont bien que cette dernière y soit implantée depuis plus de 15 ans, soit avant la percée médiatique de Marine Le Pen en 2002.
Si ce genre de scènes n’est pas rare au cours d’une campagne électorale, il est par contre difficile d’y avoir normalement accès sans en passer par une méthode faisant tomber quelques préventions chez nos interlocuteurs.
Pour la connaissance de situations dites « ordinaires », présumées accessibles, nous avons pu compléter des témoignages lapidaires, fragmentaires, par de longs entretiens. Dans le Nord, nous en avons ainsi menée 43, semi-directifs pour la moitié d’entre eux (d’une heure et demi à quatre heures selon les personnes), entre le 4 septembre 2006 et le 2 juillet 2007, dont 23 avaient pour cadre le domicile des personnes ou un lieu qui leur était familier et donc à même de faciliter, pensions-nous, la prise de parole. Quand cette méthode ne suffisait pas à libérer les néo-partisans de leurs inhibitions, ou lorsque nos interlocuteurs exprimaient une frustration à ne pouvoir « nous garder plus longtemps » pour « nous en dire plus », nous avons renouvelé les entretiens avec ces personnes, sans compter les multiples discussions informelles (King, 2004, p. 11-22), les rencontres fortuites (Stage, Mattson, 2003, p. 97-106), et les invitations que nous acceptions très souvent.
Mais cet ajustement de la méthode aux difficultés du terrain, ne nous était que d’un recours modeste pour la connaissance et la compréhension de scènes plus intimes, en retrait, triant sur le volet leurs invités, et par conséquent amenuisant d’autant théoriquement les chances du chercheur, se présentant comme tel, d’y être convié.
Toutefois, un des risques qu’encourt le chercheur qui vit en immersion pendant plus d’une année sur son terrain, ici à l’intérieur du FN, c’est que les responsables avec lesquels il a le plus communiqués, peuvent vouloir détourner le sens de la relation de départ (Amiraux, Cefaï, 2002 : 5- 48). A l’origine, notre présence en Flandre se justifie sur le mode du donnant-donnant. Il n’est donc aucunement question qu’un des deux partenaires de cette transaction implicite prenne le dessus, que le contrat tacite devienne léonin. Nous sommes conscients qu’en écrivant sur le FN, nous lui octroyons une publicité, bonne ou mauvaise, « peu importe » s’exclameront les « frontistes », à partir du moment où nous parlons de lui ; mais, en échange, nous pensons que les observés doivent aussi accepter de jouer le jeu de l’enquête. Quand Eric nous informa de l’idée de nous faire figurer en photo sur le site du FNJ (Front National de la Jeunesse) Nord, nous trouvions que sa demande était excessive, profitait injustement de nos bonnes relations depuis notre première rencontre fin mai 2006, soit certes neuf mois auparavant. Nous devions procéder à un rappel des rôles de chacun, comme l’illustre cet extrait d’un dialogue du 25 février 2007 après-midi :
« - Eric : Je n’ai pris qu’une seule photo de toi. En plus, tu es de dos et ton visage sera “brouillé”. Je garde les photos de toi de dos, notamment pendant nos collages.
- Nous : non, même de dos, je n’accepte pas. Et même “brouillé” ou “flouté”, je n’accepte pas plus. Tu as, en ta possession, suffisamment de photographies à mettre en ligne sur ton site internet, pour publier exclusivement des photos où je n’apparais pas ».
Eric sembla légèrement décontenancé que nous fassions valoir notre droit le plus strict à l’image. Ce que nous ressentons sur l’instant est comparable à la personne qui prend l’initiative de casser une amitié. Nous nous justifions donc par une rhétorique qui consiste à dire « c’est ainsi, un échange, rien de plus ». Or, nous avions la désagréable impression qu’à l’époque, pendant une semaine ou deux, le président du FNJ donnait peu ou pas assez : « Je n’ai pas le droit d’assister aux réunions du FNJ, avons-nous surenchérit, peu assuré de notre premier argument, je n’ai même pas ma carte de membre du FN, je n’effectue pas les collages, tractages, boitages, etc. avec la “structure jeunesse”, donc logiquement je ne veux pas apparaître sur les photos ».
A Hénin-Beaumont, la promiscuité se révélait moins désagréable pourrait-on dire, moins perturbante aussi, en termes de retombées immédiates sur notre capacité à conserver notre quant à soi. Ainsi, le 8 janvier 2008, nous profitions d’un tournant relativement tardif dans notre enquête, lors de la première venue de Marine Le Pen sur le marché du mardi. Ce dernier fut entrepris par « l’équipe Briois » vers 11 h, à un moment où l’on croise peu de badauds, des commerçants qui remballaient déjà leurs marchandises. A notre pause dans un café de la ville, nous nous sommes assis à la gauche de Marine Le Pen, quand B. Bilde pensa nous procurer un plaisir réciproque en nous présentant avec ostentation à sa candidate comme, nous citons : « un militant de Lille, qui vient tous les jours en train pour faire campagne ». Bruno Bilde comme Marine Le Pen nous ont évidemment félicité. Faussement modeste, jouant le bon militant serviable voire « servile », nous avons néanmoins coupé court à la discussion par un « il n’y a rien d’extraordinaire ». Mais, nos interlocuteurs tenaient bon dans la flatterie par un « si si, quand même ! », repris en chœur par la fille de Jean-Marie Le Pen et B. Bilde, sous le regard franchement attendri de Steeve Briois qui nous faisait face. Ne sachant quelle attitude adopter devant tant d’éloges, nous échangeons un regard de complicité artéfactuelle avec Bruno, comme si celui-ci désirait nous indiquer : « tu vois je t’ai honoré, distingué devant la chef ». Ainsi, nous imitons celui à qui on a réchauffé le cœur en le valorisant… il n’en est rien évidemment, mais « nous faisons mine de », l’expression d’un ravissement extrême se lit même sur notre visage. Le 10 janvier 2008, B. Bilde se projettera un cran plus loin encore en faisant remarquer, nous reprenons ses propos : « mine de rien, avec Christopher et Djamel, nous sommes en train de constituer notre cabinet à la Mairie ». Nous en avons tressaillis une nouvelle fois, tellement cette proposition nous semblait incongrue et précipitée.
Preuve en est qu’il ne s’avère pas toujours aisé de demeurer sur un juste milieu où il n’est à la fois pas permis, aux autres et à soi-même, de confondre : les différentes casquettes, les statuts « d’observateur/ chercheur » et de « participant » pouvant subir une re-qualification abusive en « sympathisant ». En effet, être complètement intégré est le premier écueil que nous avons risqué ; toutefois, a contrario, être mis à l’écart du plus grand nombre de moments de socialisation-intégration des nouveaux partisans du FN, pour avoir fait le choix de ne participer qu’à l’essentiel ou ce que l’on juge parfois, souvent, à tort comme étant l’essentiel et avoir voulu strictement se réserver pour les phases d’observation vraiment utiles à sa recherche (comme se contenter de nouer des contacts et d’être présent en vue d’obtenir des entretiens) se révèle encore plus pénalisant.
En effet, si les collages, boîtages, voire certaines « permanences », n’ont pas toujours une utilité première évidente, ils permettent néanmoins de se faire mieux accepter de la population observée (Burawoy, 2003 : 645-679). C’est une réflexion de sens commun, une évidence, encore faut-il avoir l’opportunité de la mettre en pratique, bien sûr sans perdre de vue les objectifs principaux que l’on s’est fixé dans le projet initial de recherche. En fait, devant la gêne qui contraint certains électeurs ou sympathisants à cacher leurs idées, nous nous demandions quels étaient les moyens permettant de définir au mieux ce qui constituerait une sorte d’habitus des néo-frontistes. Une première étape, sur ce chemin, a consisté à retranscrire les propos tenus lors des permanences lilloises et héninoises. Certes, nous sommes conscients du biais inhérent à cette source d’informations : il s’agit d’un point de ralliement localisé, et l’échantillon est restreint par une assistance simultanée d’environ dix personnes en moyenne. Mais lors de ces « permanences », hebdomadaires pour le Nord, quotidiennes à Hénin-Beaumont, l’ethos des responsables et des militants frontistes les plus assidus s’exprime en confiance, permettant alors aux novices de s’affirmer dans leur appropriation de cet « art de vivre » le frontisme.
Et surtout, il y a en plus du noyau dur, des dirigeants et militants actifs, un renouvellement régulier (pratiquement d’une semaine sur l’autre) des personnes qui viennent partager ce moment. Certains ne font qu’y passer, s’acclimatant à notre présence ; d’autres prennent racine et se livrent. Pour d’autres encore c’est la mise du pied à l’étrier d’un militantisme plus affirmé. C’est aussi, enfin, lors des discussions, souvent animées, des « permanences », que certains, réticents il y a peu à prendre leur carte, finissent par sauter le pas, convaincus de partager justement une même « éthique » qui va bien au-delà de la prime convivialité ou de la camaraderie.
Dans le Pas-de-Calais, bien que recevant régulièrement des reconnaissances de dette symboliques, notre étude aurait pu néanmoins être compromise - et elle l’a été par un effet recherché d’accumulation - là aussi compte tenu d’une promiscuité grandissante. Si B. Bilde, 31 ans, le directeur de campagne d’ « Hénin-Beaumont pour vous », n’avait pas eu l’esprit déjà accaparé par d’autres problèmes, plus immédiats. Celui-ci nous signala à cinq reprises que nous notions toujours quelque chose, que nous étions toujours en situation d’écrire, que nous rédigions un « roman ». Conscient de jouer sur une limite connue du chercheur seul, celle consistant à tester les frontières de son environnement, nous formulions différemment nos réponses aux interrogations du directeur de campagne. Empruntant une attitude stoïque en apparence, les arguments ont varié au fil des semaines : « Oui, je n’aime pas vivre quelque chose, un évènement par exemple, sans pouvoir me rappeler plus tard quelques souvenirs ». « Ce sont mes carnets de campagne », avions-nous pour habitude d’ajouter pour éviter des récriminations supplémentaires, alors que Marine Le Pen sans y prêter davantage attention nous avait fait remarquer un jour, nous la citons « on gratte, on gratte… » avant de trouver cela « génial ! », visiblement très à l’aise dans son propre personnage au contact des partisans. Pourtant, c’est au cours de ses admonestations que Bruno Bilde émit des réserves à l’égard d’un comportement qui tranchait par trop avec celui des autres « frontistes » (Renahy, Sorignet, 2006 : 9-32).
Il nous faut commencer par un bémol qui se trouve en lien direct avec la problématique des usages du temps de l’enquête : paradoxalement, nous avons aussi bénéficié de la primauté qui dépasse la logique énoncée dans le leitmotiv « les adhérents d’abord ! ». Ainsi accrédité, nous avions droit à un traitement plus dispendieux que les étudiants de Science po Lille ou de l’école supérieure de journalisme, venus solliciter des entretiens et une autorisation à suivre les partisans dans leur campagne, une primauté basée sur une confiance construite depuis l’été 2006, dans des activités aussi vaines qu’utiles. Toutefois, nous ne nous leurrions pas sur la primauté qui nous était accordée, elle se révélait amoindrie par la valeur ajoutée dont jouissaient toujours les « engagés frontistes » et qui transparaissait dans les trois soirées organisées pour l’interne uniquement. Ces moments récréatifs donnèrent le sentiment à chacun des néo-frontistes de se compter parmi le cercle des privilégiés, jusqu’au jour où nous fûmes à notre tour invités, le 13 avril 2007.
Nous ne perdons pas de vue non plus que, par notre promiscuité avec les néo-frontistes ainsi que leurs dirigeants, il nous a été possible de comparer les effets d’une dynamique partisane dont le point d’impulsion est avant tout local (municipalité, canton) – bien que son point d’impact soit national – par rapport aux retombées d’une campagne à l’échelle de la France (présidentielle surtout, et législatives) sur l’action d’un noyau partisan local, d’en connaître mieux les principaux acteurs. Toutefois, nous ne saurions légitimement prétendre que ces agents politiques seraient à eux seuls purement représentatifs de l’ensemble d’un parti qui annonçait 20 000 adhérents à son dernier Congrès et qui touche sûrement cinq fois plus de sympathisants comme en témoigne l’affluence que réunissent leurs mobilisations (Venner, 2006 : 175-234). Mais ces 2 empans de parti, 66 individus dans le cas du Nord (avec la connaissance approximative d’environ 80 personnes), une quinzaine de sujets à Hénin-Beaumont (tout en en fréquentant régulièrement une trentaine), sans figurer parfaitement l’ensemble de la Fédération auxquels ils appartiennent, représentent néanmoins un fragment significatif de celle-ci au point de constituer une minorité audible autant que visible.
Cette étape franchie, nous avons souhaité repousser les limites de l’immersion au-delà des marges habituelles dans ce genre d’enquête. Au cours de cette tentative, nous avons connu les tournants et « diagonales » de 2 expériences irréductibles l’une à l’autre. Or, c’est grâce aux relations que nous avons patiemment tissées et soigneusement entretenues avec les néo-frontistes de la Fédération Nord-Flandre que nous avons pu pénétrer les lieux de re-motivation militante et de professionnalisation à usage interne qui se tenaient dans le Pas-de-Calais. Il en fut ainsi, en 2007, du débat sur le thème de « l’entrée de la Turquie en Europe » animait par Marine Le Pen (le 11 octobre) dans une salle de Valenciennes puis surtout des deux journées de formations dispensées au Lensotel (les 12 et 13 octobre).
En effet, la première manifestation nécessitait la présentation d’une invitation ad hominem, tandis que le week-end studieux était exclusivement réservé aux militants, cadres et élus du FN qui se présenteraient aux prochaines élections municipales et cantonales, à l’exception notable des adhérents et sympathisants qui en avaient été exclus sciemment. Notre marge de manœuvre était donc mince. En effet, jamais le « fil rouge » de ces journées, prodigué, scandé comme un principe phare par les formateurs tout au long de ces modules, n’aurait dû être connu d’un adhérent, d’un sympathisant ou d’un électeur du FN, et à plus forte raison d’un chercheur en sciences sociales sans lien aucun avec ce parti. L’anecdote de Walleyrand de Saint-Just, l’avocat de la famille Le Pen, quand il évoque la constitution des listes, résume la philosophie de ces journées : « Regardez, voilà ce que j’ai fait en [19]95 (dit-il en brandissant sa déclaration devant l’assistance), à Soissons. Je suis allé faire signer à tous mes candidats une déclaration de candidature, où je leur disais : “est-ce que vous voulez être candidat, sur une liste qui va être intitulée Soissons D’Abord ?”. Et c’était tapé à la machine. Les gens disaient “Soissons d’Abord ? Pourquoi pas ? Pas de problème”. Et ils signaient. Et je suis revenu chez moi, j’ai ajouté à la main : “présentée par le Front national”. Et ils ont vu deux jours après, dans le journal, qu’ils étaient candidats sur une liste du Front national. Croyez-moi qu’ils ont fait des hoquets ! » (atelier « Aspects juridiques et financiers des campagnes », session de 15 h 15 à 16 h 25).
Ultime diagonale, chemin de traverse, avant notre intégration complète au FN d’Hénin-Beaumont et notre disparition simultanée de la fédération Nord-Flandre, ces formations nous étonnèrent davantage par leur public que par leur contenu somme toute rudimentaire et instinctif. Dans l’ordonnancement régional, il eut été plus logique, selon nous, de convier les néo-frontistes du Nord (au nombre de 4 uniquement à ces journées…et encore, 2 d’entre eux faillirent ne pas s’y rendre faute de moyen de locomotion gratuit), si on objecte de la qualité des résultats du FN du Pas-de-Calais et en particulier à Hénin-Beaumont depuis 2001. Dans cette ville en effet, 54 personnes (dont 21 connues de nous et fréquentées de façon hebdomadaire) distribuent chaque semaine les documents électoraux et 15 autres se trouvent être l’ « armée de réserve », l’équipe de nuit pendant la campagne officielle. Pour une commune de 26 000 habitants, où le FN a décidé de s’enraciner durablement, les effectifs actifs pour la campagne de Steeve Briois et Marine Le Pen étaient donc déjà très fournis, rôdés, avant que même nous l’infiltrions.
Repousser les limites de l’immersion de 2 expériences irréductibles l’une à l’autre
La ressource la plus évidente pour le chercheur est que l’accompagnement, le suivi du FN en période électorale, qui plus est pendant une campagne présidentielle, facilite un rapprochement avec les observés, un rétrécissement de la barrière scindant monde scientifique et monde profane entendu comme celui des partisans du « Front ». Nulle doute, qu’hors période électorale, la suspicion serait bien plus grande car les « frontistes » se demanderaient davantage ce qu’on vient faire là alors qu’il n’y a ni élection, ni grand meeting, ni défilé, en vue.
Deuxièmement, il est pour ainsi dire inconcevable de ne pas participer soi-même à tous les grands rendez-vous du parti, qui martèlent justement le calendrier de la campagne. Ceci dit, nous nous sommes vite rendus compte que faire l’impasse sur les « petits » rendez-vous (comme la soirée électorale du 22 avril 2007 en rangs clairsemés…) n’était pas beaucoup plus envisageable, sauf à titre exceptionnel. Nous pouvons donner un exemple de transition entre ces 2 échelles. Louis refusera spontanément de nous communiquer ses coordonnées téléphoniques et même son adresse courriel. Ce n’est seulement qu’environ 7 heures plus tard, un laps de temps court, au repas appelé « banquet patriotique » de la Convention de Lille, qu’il acceptera de se livrer davantage et de nous fournir quelques renseignements personnels.
C’est au surplus, après le discours de Jean-Marie Le Pen, et alors que les stands de la Convention commençaient à être démontés, que Louis vint de lui-même nous trouver pour nous demander confirmation : 1. de l’échange effectif de nos coordonnées respectives ; 2. et des raisons de son revirement positif par rapport à notre requête : il nous assura avoir surtout réfléchi et pris la décision de nous parler au motif principal que nous étions venus coller le matin même avec lui et d’autres militants du FN comme de son organisation de jeunesse.
Cependant, si on établit un bilan de ces contacts, stériles ou fructueux, on peut affirmer que Louis représente l’exception qui confirme la règle. Aux plus réticents, il faut au moins un mois de réflexions pour accepter de nous rencontrer sur notre lieu de travail ou même chez eux, c’est-à-dire sur un terrain neutre car indépendant du terrain proprement partisan et militant. La perspective d’un tête à tête renforce la teneur dissuasive de nos relances à des fins d’entretien. On pourra citer l’exemple archétypal de Jérôme. Avec ce néo-frontiste, il y a eu un mois pendant lequel il se méfiait de nous ne sachant pas saisir visiblement quel était et ce qu’étaitnotre statut (chercheur, journaliste, sympathisant, adhérent ?) et pratiquement trois semaines supplémentaires pour faire tomber ses dernières résistances à nous recevoir chez lui.
Le temps dépensé dans ces démarches - ressenti peut-être comme perdu quand l’actualité accélère la mise à l’agenda de l’élection ou en proclame le dénouement imminent - nous aura néanmoins permis aussi de nous ouvrir des portes comme celle visant à intervenir davantage dans les activités du FNJ alors qu’au départ nous en étions dissociés volontairement par les responsables de cette structure comme par les responsables de la Fédération Nord-Flandre. Ce n’était pourtant nullement notre intention au départ, c’est-à-dire en mai 2006, notre enquête se limitant à une focale placée sur les nouveaux partisans du seul FN. A l’origine, en effet, nous n’étions pas autorisés à assister aux réunions du FNJ bien qu’elles visaient surtout à faire le point sur les recrues et la répartition des activités à venir. Eric se sentît sûrement dépassé par le nombre des adhésions réalisées à la Convention de Lille fin février 2007. Riche de ressources humaines équivalentes à une trentaine de personnes, il chercha à organiser d’urgence un organigramme et des délégations. Son désir était de vouloir monter une équipe de direction, comme il nous l’a confié, se rapprochant de nous à ce sujet (« permanence » du 2 mars 2007).
De la même façon, suivant la même stratégie de recherche, à Hénin-Beaumont, nous prenions pour habitude d’abreuver de messages le « blog » de Steeve Briois. Nos pseudos variaient, innovaient, étaient régulièrement utilisés (sauf du 23 au 25 janvier 2008 où nous avions effectué une pause pour signifier notre irritation feinte face à la semi-censure exercée par Bruno Bilde vis-à-vis de certains de nos commentaires, une phrase supprimée ici ou là, des sentences parfaitement anodines qui disparaissaient). Nous étions tour à tour : « Sabrina », la jeune fille d’origine maghrébine, battante, qui veut se glisser « hors des griffes des grands frères, des caïds de quartier, et des barbus », « Hélène » (originellement Elena…débaptisée également par Bruno), « Gégé » aux fins de faire parler le Maire en place (Gérard Dalongeville), « Lepreux chevalier », plusieurs prénoms masculins français, et le dernier en date le 22 janvier 2008 : « On va gagner ». Aux bonnes périodes, où nous disposions d’un peu plus de temps que prévu, nous faisions parvenir 5 à 6 billets en moyenne par « article » diffusé (un « article » par jour était mis en ligne par B. Bilde). En somme, une de nos marques de confiance émanait d’usages basiques des nouvelles technologies de la communication.
Par ailleurs, dans un cas d’étude comme dans l’autre, l’omniprésence du chercheur au « Front » lui permet, de surcroît, de mesurer directement les effets de certaines pratiques et évènements, individuels ou collectifs, sur l’évolution de l’intégration de chaque néo-partisan. Il lui sera plus aisé de décrire les effets directs ou différés par exemple de la participation à une réunion-débat, sur l’esprit de parti ou l’état d’esprit personnel du néo-frontiste. Le chercheur sera ainsi plus sensible au « retour d’expérience », car il saura par quelles phases le partisan est déjà passé parce qu’il se sera laissé imprégner par les conditions de vie de ses observés. D’ailleurs, ce qui n’était pas négligeable en Nord-Flandre pour obtenir des informations privées, c’est que nous avons personnellement vu arriver 80 % des personnes qui ont constitué notre panel (Frees, 2004)2. Par vagues successives, elles se sont jointes au FN après le début de notre immersion ou en même temps. Grâce à une ancienneté supérieure à la leur, nous étions donc en possession d’éléments décisifs permettant de juger ce que la campagne présidentielle fait à chacun d’entre eux. Nous avions quelque part prise sur notre « panel », en choisissant de retenir pour premier échelon de prospection, la « permanence » lilloise du FN et son groupe de fidèles qui s’y donnait régulièrement rendez-vous, de plus en plus nombreux.
C’est ce que nous avons personnellement ressenti à Hénin-Beaumont, avoir prise sur nos sources, mais en accomplissant paradoxalement un acte de soumission, une soumission militante. En effet, un test, un tournant dans notre seconde enquête va se révéler probant et fiable quant à l’évaluation de la crédibilité de notre interprétation du rôle de « sympathisant ». Nous avons dû accomplir un acte de soumission militante ou acte militant de soumission. Quand Steeve Briois, en personne, nous a contacté un samedi matin (19 janvier 2008) pour savoir (en exerçant une légère pression dans le ton et le timbre de la voix), si nous venions couvrir notre secteur dans l’après-midi. Il était exactement 12 h 30 quand nous avons reçu cet appel. Pour ne pas prendre le risque de le décevoir, nous avons annoncé notre arrivée pour 15 h (en fait, notre train parvenait à Hénin-Beaumont peu avant 14 h). Il nous demanda, à travers le combiné, si « ça allait ? ». Bien que n’ayant aucunement envie de nous déplacer le samedi après-midi en question, nous répondions avec diplomatie et abrégions : « oui, à tout à l’heure ». Toutefois, nous avons l’impression – peut-être à tort, certainement à tort – de subir un bizutage : nous devions déjà diffuser 400 tracts alors que les autres démarcheurs n’excèdent jamais, pour les trois quarts, les 250 documents. De plus, au regard de la configuration des bâtiments que nous devons visiter, le temps que nous perdons à attendre que quelqu’un nous ouvre la porte de la cage d’escalier des immeubles de la Cité Kennedy, nous ne le recouvrons pas à l’intérieur de ces bâtiments même par l’agglomération des boites aux lettres. Autant dire que, non content d’être accaparés la semaine par Hénin-Beaumont, cette ville occupe également toutes nos pensées et actions du samedi. Observant que nous ne lui opposons aucune forme de résistance, S. Briois nous confiera en plus le « boitage » du Centre-Ville.
Cela étant, en contre-partie de ce désagrément, nous avons largement été exemptés de l’examen de passage qui se pratiquait impérativement dans le Nord, à un point tel que c’est nous qui avons dû faire remarquer à F. Baudrin, lors de notre premier entretien de visu, que nous aimerions lui laisser un numéro de téléphone, et que nous avons insisté pour y ajouter une adresse mail. Toutefois, en Flandre, mais dans un second temps, nous avons également expérimenté l’oubli que le temps peut occasionner, son influence positive. Nous avons vécu ce que Daniel Bizeul décrivait comme le fait de « vouloir devenir invisible, transparent aux yeux » de ses hôtes (2003). Nous sommes devenus, par séquences assez longues et répétées, partie intégrante du décor mais sans « faire tapisserie » pour autant. C’est de la sorte que Vincent, qui avait reporté trois fois notre entretien, et nous avait fait attendre près d’un mois et demi avant de nous l’accorder (et avons-nous compris : « dans la perspective des BBR »), avait adopté un comportement nettement différent à la Convention de Lille (février 2007). Ayant lui-même déjà livré à la presse trois ou quatre interviews (M6, France Inter…), il insista pour que nous accordions nous aussi des entrevues aux journalistes, bien que nous étant présentés comme « chercheur ». Alors que sur le mode de la boutade, par trois fois Frédéric Butez nous avait invité, avant de se rétracter, à accorder nous-aussi des entretiens soit à des journalistes soit à des étudiants, tout en nous indiquant qu’il nous était interdit de parler au nom du parti. Vincent, lui, nous considéra comme légitime à parler au nom du FN.
Dans le Nord, une autre situation nous a procuré le sentiment étrange d’être totalement intégrés au groupe de frontistes observés. C’est ainsi que Christophe crût bon, un jour, de nous passer au téléphone, un jeune homme d’origine maghrébine qui voulait adhérer au FN mais qui exprimait une crainte pour son intégrité de venir à la « permanence ». Très clairement, Christophe voulut le rassurer en nous passant le combiné du téléphone, afin de dialoguer avec ce prétendu « sympathisant », acte que nous avons refusé d’accomplir, les dirigeants locaux assistant à la scène. Une autre fois, Christophe nous invita à traiter une adhésion qui, nous le citons : « relevait de notre secteur (géographique) », ce à quoi Frédéric Butez, autant lassé qu’amusé, coupa court en élevant la voix : « mais Djamel n’est même pas membre du FN ! ».
Même si le cas ne se présente quasiment jamais, cette connivence d’un « primo partisan » peut être immédiate. En effet, à la faveur d’un évènement marquant pour les frontistes, certaines réserves qui tiennent en temps ordinaire vont s’estomper voire s’effacer, nous dirions : « en temps exceptionnels ». C’est de la sorte qu’à la Convention présidentielle de Lille, trouvant un terrain d’entente, une forme factice et temporaire d’osmose dans l’action avec les néo-frontistes, Cyril ira plus loin en agissant avec nous comme il l’aurait fait envers n’importe quel membre du parti. En effet, la profusion de caméras et de téléobjectifs le premier jour de la Convention, l’insistance des journalistes à filmer ou photographier les néo-frontistes avec lesquels nous cohabitions dans le même espace, déboucha sur deux altercations assez vives avec la presse. Emilie, une des responsables du stand FN Flandre, dut par deux fois opposer un vetoparticulièrement sec aux caméras qui cadraient leurs visages. Ce qui fit dire à Cyril, qui nous prît par l’épaule de façon très amicale : « Allez viens, Djamel, on boycotte », en nous invitant à leur tourner le dos, comme lui, et ce en rang serré. L’interaction n’ayant eu lieu qu’entre Cyril et nous-mêmes, nous en déduisons que d’emblée, ce néo-frontiste de l’après 21 avril 2002 avait personnellement placé sa confiance en nous alors que nous n’avions partagé qu’un collage le matin même de la manifestation frontiste.
En fin de compte, neutraliser les effets induits par une trop grande proximité en se faisant passer pour quelqu’un d’autre, un sympathisant du FN, en restant vague sur son identité ou en l’édulcorant :
- en imprimant une trop grande distance avec la population observée (notamment par la rareté ou la faiblesse de ses présences aux réunions et activités qu’on pourrait considérer comme routinières, ou alors par une expression appuyée des codes de son milieu professionnel) ;
- ou en ne participant qu’aux moments phares de la vie de groupe.
Ces 2 attitudes ou prédispositions d’esprit comportent des risques potentiels préjudiciables à la faisabilité de l’enquête (comme la rétention d’informations inspirée par une trop grande méfiance vis-à-vis de celui qui donne peu en retour de son acceptation par le groupe ; ou le sentiment d’avoir été trahi le jour où les frontistes découvrent la vraie identité de leur « camarade », ce qui peut générer une séparation coûteuse psychologiquement, moralement, pour les deux parties…). Mais de toutes ces approches, celle dont nous nous sentons le plus dépendant et redevable est la pratique consistant à rester relativement vague sur notre vie privée.
La limite du jeu : le chercheur dépris par son propre « je » ?
Malgré des failles dans l’édifice « frontiste » de campagne, il demeure au moins une situation à laquelle nous n’avions pas accès ou alors très exceptionnellement : ces moments où les dirigeants locaux se retiraient pour discuter entre eux. Que peut-on faire contre une porte, bien réelle, que l’on nous ferme ? A priori, la situation semble insoluble pour le chercheur, même s’il insiste sur sa qualité de « participant ». Comme nous l’avons pratiqué en Flandre, on peut questionner des témoins de la discussion, témoins qui seraient plutôt des militants et dont on aurait senti une empathie - résistante - à notre égard. C’est ainsi que nous nous ferons conter, à plusieurs reprises, le cérémonial de l’entrée dans le parti, par ceux qui viennent d’en accomplir le rituel. Notre atout est qu’en règle générale, les impétrants prennent l’exercice très au sérieux et s’appliquent donc à en donner ensuite des détails, dans la mesure où ils éprouvent de la considération pour le chercheur, son statut, et aussi compte tenu du fait qu’il faut diffuser une certaine image du FN, une image ouverte et positive bien évidemment. De plus, la solennité du moment, la découverte d’un monde nouveau pour le néo-partisan, le conduisent peut-être à se trouver anormalement déboussolé, perturbé, et en même temps rendu euphorique par cette prise de rôle, cette prise de risque (« je devrais maintenant assumer le fait que je porte sur moi un document qui atteste de mon appartenance à part entière au FN », avons-nous entendu à quelques termes près), suffisamment pour se confier à un inconnu déjà présent, lui, dans la pièce jouxtant celle où s’est produit le cérémonial. En effet, notre implication régulière pendant 16 mois dans la Fédération FN Nord-Flandre nous aura permis de démonter le « manège » de l’entrée en contact d’un nouveau partisan avec l’Institution FN, il convient ici d’en retracer les grandes lignes même celui qui s’y présentait comme sympathisant ne se trouvait nullement en terrain conquis pour autant ; il devait passer une épreuve.
En effet, le sympathisant est soumis à un examen de passage systématique à sa première intronisation à la « permanence » lilloise. La scène se passe dans la pièce d’accueil du 4 place Saint-André, pendant que les « frontistes » déjà reconnus « certifiés conformes », patientent dans la pièce consacrée aux discussions. Nous nous souvenons encore de l’arrivée de Nicolas au physique mussolinien, les bras recouverts de tatouages fascisants, qui ne représentait « pas forcément » le candidat idéal ou rêvé ; d’Aurore ; de Sébastien, travailleur social excédé par « le discours humaniste et complaisant » de ses collègues de travail à l’égard des petits délinquants, mais qui ne revînt jamais au FN ; ou encore de Vincent F. qui, comme entrée en matière, avait proposé aux « frontistes » d’instaurer un footing pluri-hebdomadaire dans le bois de Lille, vêtus de T-Shirts à l’effigie de Jean-Marie Le Pen ou floqués de slogans de la campagne présidentielle du FN, une idée dont les autres présents se heurtaient à bien des difficultés pour en saisir la pertinence.
Il existe en fait trois raisons principales au passage par le « sas » de la pièce fermée, et ce pour tout nouvel arrivant :
1. Premièrement : connaître les raisons précises de sa venue. Si bien que s’il ne sait la justifier convenablement, les dirigeants lui font comprendre qu’il n’est pas prêt, avec l’idée bien sûr de l’éloigner du parti comme il se serait agi de toute menace potentielle au groupe.
2. Deuxièmement : l’entretien permet de juger l’hexis (l’attitude corporelle générale de l’inconnu reflétant son état d’esprit de façon inconsciente), le langage, et la praxis du nouvel arrivant avant éventuellement (s’il est agressif, vindicatif envers une « communauté » sans savoir se contenir, réprimer ce sentiment en présence de tiers) de le laisser entrer définitivement dans la « famille ». C’est un volet de ce système de contrôle qui paraît très efficace car permettant de sélectionner et de mettre uniquement en contact, les uns avec les autres, des éléments du parti qui sont compatibles, idéologiquement notamment. La mesure se fait essentiellement par l’écoute et l’évaluation des pratiques discursives.
3. Enfin, troisièmement : il s’agit de se saisir des nom, prénom, coordonnées exactes du nouvel entrant afin de s’assurer d’un moyen de pression ultérieur en cas de conflit (il en fut ainsi d’Aurore, 20 ans, étudiante en Licence de communication à Lille 3, qui se révéla appartenir à une mouvance artistique prenant notamment le FN pour cible de ses actions de rue : « bombages ») ou pour reprendre le contrôle de la relation bilatérale avec le nouveau venu, s’il gêne en divulguant des informations qui devaient rester confidentielles ou annonce avant l’heure des évènements locaux liés au FN. C’est ainsi que, sous prétexte d’invitations à lui faire parvenir en mains propres, le « candidat » doit justifier d’un domicile et d’un numéro de téléphone voire d’une adresse courriel auprès de dirigeants et de militants qu’il ne connaît, la plupart du temps, que depuis quelques minutes.
Cette configuration nous montre bien que comme le soulignait Daniel Bizeul (2007 : 83), dans certaines situations : « c’est parce qu’il devient partie prenante d’un groupe, se lie avec des personnes, les accompagne là où elles se déplacent, (…) occupe des positions variées et changeantes, reçoit commentaires et confidences, est témoin d’arrangements discrets et de liens non soupçonnés, fait jouer ses relations, accède de la sorte à des documents privés, à des bruits de couloir, à des récits circonstanciés d’actions et de prises de décision qui lui étaient fermées (…), que le chercheur usant de l’observation est rarement désarmé ».
Cependant, il subsistera toujours des zones d’ombre, y compris en se présentant comme un « membre de la famille ». Certes, à Hénin-Beaumont, nous avons pu assister à l’ouverture des comptes de campagne par les candidats aux cantonales, aux négociations afin de convaincre un militant de se présenter aux élections et d’assumer son oriflamme électoral, ou encore aux propos que pouvaient tenir les dirigeants de la liste sur tel autre dirigeant local ou national, du FN essentiellement, à propos des journalistes, ou concernant leur vie privée. Pour autant, certains conseils prodigués par B. Bilde à S. Briois, étaient administrés dans une pièce fermée au public ; certains appels notamment au trésorier national du FN étaient passés dans une autre pièce que la pièce de vie ; enfin, il est des briefings de dernière minute, juste avant un évènement (conférence de presse ou interviews) qui sont restés inconnus de nous. Le statut de « sympathisant » du FN ne fait donc pas tout, même s’il permet de limiter les arceaux de la défiance provenant des responsables du groupe local (Roberts, 2006).
Il en est de la sorte des situations ou scènes auxquelles nous ne saurions être conviés à moins de franchir une dernière barrière éthique qui ruinerait du même coup la crédibilité et la qualité escomptée de notre analyse (Gohier, 2004 : 3-17). En effet, il était évidemment inimaginable pour nous, par exemple, de nous domicilier à Hénin-Beaumont et de nous présenter sur la liste « Briois-Le Pen », même au rang d’une position inéligible (Van den Hoonaard, 2002).
Fort heureusement, dirions-nous avec un sens du paradoxe, les incidents de campagne permirent, du moins en Flandre, de nous rapprocher considérablement du groupe observé car nous éprouvions la même expérience de la stigmatisation, du rejet et de l’agression. Ils nous révélaient, en premier lieu, la place que nous occupions au sein du groupe des « observés », leurs perceptions de notre rôle, même si là encore on prendra soin de distinguer les incidents de campagne racontés par des tiers et ceux vécus personnellement ou avec le groupe. Nous commencerons par le témoignage de confiance que nous avons reçu, dans le Nord, dès le mois de février 2007. Un soir que Thérèse, Bertrand, Jérôme et Tanguy, bravèrent les consignes de sécurité de la fédération, en collant des affiches en ville, un vendredi soir, à partir de seulement 22 h, ces 4 néo-frontistes furent agressés par quatre individus également en voiture. Or, nous avons été la première personne prévenue par un appel de Thérèse, à minuit moins le quart, la première personne avant tout autre responsable ou militant du FN, ce qui montre le degré de considération de cette jeune retraitée de 61 ans à notre égard, une empathie affichée comme réciproque, et aussi son besoin de trouver un témoin sans lien partisan avec le Front national, une personne tierce susceptible d’émettre un avis objectif sur ce qui venait de se produire, et éventuellement de le relayer dans des sphères extérieures au FN. Tant et si bien que les 15 jours suivants son retour, elle nous conta inlassablement l’incident à chacune de nos rencontres (Lerbet, 2004).
Ce que l’on peut aussi retenir avec intérêt, ce sont les conséquences de cet évènement sur l’engagement des protagonistes et les représentations qu’ils en ont
(Thévenot, 2006). Il tempéra naturellement l’enthousiasme de Thérèse et cristallisa les présupposés sur lesquels se base son engagement (Cherkaoui, 2006). La même scène, soudaine, rapide dans
son exécution, et violente, dissuada ensuite Tanguy (20 ans, travaillant avec Jérôme) de retourner coller un jour ou même d’accomplir toute autre activité. On peut parler sans exagération de
traumatisme puisqu’il a consulté un psychologue. Bertrand, quant à lui, sortit de cette nuit mouvementée avec des blessures superficielles, était surtout paniqué à l’idée que « cela aurait
pu plus mal tourner ». Mais il repartit coller quelques semaines après. Jérôme semble celui qui fut le moins affecté. C’est surtout son épouse, Céline, qui exprima son exaspération
vis-à-vis d’un engagement qui pouvait se révéler à l’occasion dangereux et si prenant : elle comprît instantanément que ce sont désormais les dimanches matin qui seront sacrifiés à la vie
de famille… Jérôme se remit à coller cinq jours après les faits.
Pour être complet sur les conditions dans lesquelles nous avons menés nos enquêtes, nous devons évoquer l'étape irréversible qui consiste à se porter candidat(e) aux élections. Cas exceptionnel
et par conséquent d'autant plus précieux, aux législatives il concerna trois primo partisans de notre cohorte en Nord-Flandre (Glenne, 2005 : 35-43), et cinq au scrutin cantonal de mars 2008,
sur les 66 sujets rencontrés régulièrement. Surtout, aux élections municipales de Lille, l'équipe de campagne conduite par Eric Dillies, dut exceissvement puiser dans le réservoir des nouveaux
partisans pour "boucler" sa liste de 61 noms. Aussi, se méprenant parfaitement sur notre identité, Eliane Coolzaet, candidate sur la liste de Steeve Briois, au même titre que Guy Cannies, dont
l'épouse se présentait à Oignies (dans le Pas-de-Calais), nous demanda si nous souhaitions être présents sur la liste du FN à Lille. C'est à croire que nous étions assez bien ajustés à notre
rôle de composition, et que le FN Nord-Flandre exsangue avait autant besoin de nous que le FN d'Hénin-Beaumont.
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1. Expression que nous employons indifféremment de celle de « néo-frontistes », c’est-à-dire des personnes qui, pour la première fois de leur vie, deviennent sympathisant, adhérent ou militant du FN.
2. Nous avons notamment eu recours aux recommandations théoriques et pratiques de cet auteur pour que la constitution de notre panel soit la plus cohérente.
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